« Juger, c’est comprendre ». Une interview de Sandrine Cohen

Emery Doligé est auteur est chroniqueur.
À l’occasion du deuxième confinement, il fait des « interviews sans façon pour donner la parole aux auteurs ».
Un(e) auteur(e) en 3 minutes, ou un peu plus, parle de son livre, de comment il/elle écrit et donne un ou deux titres à lire. Le tout en Facetime, en une prise, sans montage.
Il publie une interview par jour sur sa page FB.

Il a interviewé Sandrine Cohen à l’occasion de la sortie de son roman Rosine. Une criminelle ordinaire que vous pouvez commander en ligne et recevoir chez vous avec une dédicace de l’autrice.

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Syzygie – polar en 1 prologue, 23 chapitres, 7 extraits du Journal de l’assassin et 1 épilogue

Puisque saison 2 du confinement il y a, vous trouverez ici mon polar paru en mars 2020 – c’est-à-dire juste avant le confinement saison 1 ! Comme quoi, l’alignement des planètes…

et si ce roman vous plaît, vous pouvez bien sûr partager votre enthousiasme – « dans la limite des gestes barrières et du respect des distances physiques »©notregouvernement.fr – courir l’acheter chez votre libraire préféré ou le commander directement aux éditions du Caïman, ici https://www.editionsducaiman.fr/boutique/polars-en-france/syzigie-philippe-paternolli.html , au prix modique mais sérieux de 12€, les frais de port étant offerts pendant le confinement 2 (en revanche, le stock de photos de JLouis Nogaro, éditeur en sweat à rayures est épuisé)

avant-propos

Syzygie désigne, en astronomie, une situation où trois
planètes, étoiles, lunes sont alignées. Bien que la science indique
qu’il n’y aurait aucune relation entre ces alignements
et la survenue de phénomènes précurseurs de la fin du monde,
la croyance populaire associe les syzygies à des catastrophes
imminentes ou, au contraire, à un heureux présage – par
exemple, dans l’expression « les planètes étaient alignées »
pour illustrer une réussite extraordinaire.
Les personnages, les lieux, les faits relatés dans ce roman
sont fictifs et toute ressemblance… Toutefois, certains lecteurs
comprendront que Échully-en-Diois ressemble tout à la
fois à Saillans, Crest et Die et que les Trois Signaux sont
une transposition des Trois Becs qui dominent la vallée de la
Drôme. Pour des raisons narratives, j’ai également pris la liberté
de décaler en 2008 l’élection de la liste collégiale élue à
Saillans en 2014.
Ce roman est né de mon désir de retrouver pour une dernière
fois le personnage de Catherine, disparue dans « Jouer
le jeu ». Dans mon projet de la série « Erno », la mort de
Catherine n’était pas prévue un seul instant. Quand un auteur
prétend que ses personnages finissent par avoir leur
propre existence et parfois lui échappent, il faut le croire.
Quant aux extraits du « journal de l’assassin », leur
rédaction au futur m’a été inspirée par une très ancienne lecture
d’un roman de Paco Ignacio Taibo II décrivant la difficulté
d’utiliser ce temps.

Lecteur gourmand des romans de mes confrères croisés sur les salons et festivals, j’ai découvert avec amusement que Vincent Erno pouvait avoir croisé la route de personnages des romans d’Antoine Blocier et André Fortin. J’ai poussé un peu plus l’amusement en intégrant Berling et Kervadec à cette histoire.

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Confinement, saison 2… photographie prémonitoire ? Non : le Caïman sait nager ! Sinon, avec les photographies en open-flash, c’est comme avec la macrophotographie : on ne s’ennuie jamais ! série « Newton vs Archimède » #1

Confinement, saison 2… photographie prémonitoire ? Non : le Caïman sait nager ! Sinon, avec les photographies en open-flash, c’est comme avec la macrophotographie : on ne s’ennuie jamais ! #1

pour commander les polars du Caïman, c’est simple, c’est ici :  https://www.editionsducaiman.fr/boutique/

c’est pas très cher (entre 8,50€ et 16€) pour les formats papier, alors pour les epubs, je ne vous raconte pas – et les frais de port sont offerts pendant la période de confinement

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2010 – 2020 : tous les titres du Caïman ! A vous de choisir… à moins d’opter pour la collection complète, comme moi !

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Syzygie#32 – épilogue

Épilogue

Le 20 décembre 2015, Erno reçu un courriel de Fab. Elle n’avait pas changé ses habitudes, et envoyait la ponctuation aux oubliettes pour ce genre de correspondance.

salut

dans l’affaire lemmer, tu t’es planté : les examens pratiqués sur le corps de thierry lemmer révélaient que la mort avait été causée par une arme blanche dont la lame ne présentait pas de crans. possiblement un couteau de cuisine. mais certainement pas le couteau de chasse de kieffer. gisson soupçonne naturellement l’une des deux femmes, sauf que kieffer persiste à avouer le meurtre. pas sûr qu’on sache la vérité un jour.

tu n’es pas passé me voir avant de partir. tant pis. tu dois avoir tes raisons.

j’imagine que tu dois être sur le coup pour le bataclan ?

Ainsi, il s’était trompé. Grossièrement. Cette affaire était un échec, et resterait un mystère, pour quelque temps encore. Pour toujours peut-être. Tout comme l’identité de la femme enterrée en forêt par Coti demeurerait inconnue, un cold case de plus. À moins que Fab, un jour, ne parvienne à remonter la piste des vêtements que cette femme portait et dont les étiquettes étaient rédigées en espagnol. Qu’est-ce qu’une Espagnole serait venue faire par là ? Mystère encore, la teneur des documents que Coti voulait brûler et que la tempête avait fait disparaître – et pourquoi avoir voulu brûler ces documents à l’endroit même où il avait enterré le corps…

Le meurtre de Thierry Lemmer avait été commis lors d’une syzygie : Terre, Lune et Soleil alignés. Si la croyance populaire énonce que l’alignement des planètes est de bon augure, c’était raté pour Erno lors de celle du 8 août 2008…

Il hésita à répondre à Fab qu’elle se trompait, elle aussi : le Bataclan n’intéressait pas le Cube. En revanche, il avait reçu la veille des instructions pour aller prélever tout ce qu’il jugerait bon au domicile de Fernande Grudet, plus connue sous le nom de « Madame Claude »1, qui venait de décéder à 92 ans. Comme quoi, ça peut conserver… La note précisait bien « prélever » et non « détruire ». Les informations confidentielles, les secrets – petits ou grands – n’ont aucun intérêt s’ils disparaissent. Leur raison d’être est d’exister, et que l’on sache qu’ils existent – même s’ils doivent attendre parfois vingt ou trente ans pour menacer d’éclairer des faits ou noircir des réputations…

Erno hésita, mais à quoi bon répondre à Fab ?

Il supprima le message.

———————————————

1Célèbre proxénète dont le réseau de prostitution comptait parmi ses clients des haut-fonctionnaires, diplomates, ministres et autres personnages de haut rang.

Syzygie#31 – chapitre 23

23

Erno reposa le cahier. Il se leva et alla se coller à la baie vitrée, front contre la vitre. Sous ses yeux, les parois calcaires des Trois Signaux scintillaient sous le soleil presque à son zénith. Il avait besoin de souffler. La lecture du cahier de Kieffer s’était avérée éprouvante. L’homme, dans un style oppressant, confus, n’avait pas tenu un simple « journal » relatant ses faits et gestes de la journée, non : il avait consigné ce qu’il projetait de faire. C’était encore plus troublant, sans compter la difficulté d’une narration au futur…

Et, au final, ce cahier éclairait bien des points, sauf l’essentiel : que s’était-il passé le jour où Lemmer avait été tué. Il retourna près du bureau, s’empara du téléphone et demanda à Gisson de lui ramener Kieffer à la rotonde.

Le prof de nouveau assis sur la chaise en bois inconfortable, Erno se replaça face à la baie vitrée, le regard tourné vers l’extérieur, tenant dans sa main le cahier. Il aurait été imprudent de le laisser sous le nez de Kieffer, dès fois que vienne à ce dernier l’envie subite de le détruire.

— Que s’est-il passé ? Ça ne figure pas dans votre journal.

Kieffer comprit de quoi il était question.

— Lemmer est revenu plus tôt que prévu.

— Et ?

— Il a surpris Cécile et Linda.

— Que vous-même veniez de surprendre avec votre lunette…

— Oui. C’est ce jour-là que j’ai compris que Cécile n’était pas la maîtresse de Thierry, mais de Linda.

— Ce jour-là aussi que vous aviez décidé de la tuer.

— Oui.

— Alors que c’est vous qui l’aviez poussé dans ses bras.

— Pas dans ceux de Linda.

— Qu’est-ce que ça changeait ?

— Rien.

Erno garda le silence quelques instants.

— Rien, sauf que vous vous êtes rendu compte que vous n’aviez rien prévu. Que toute votre manipulation perverse vous avait échappé sur tous les plans…

— Peut-être. Je ne sais pas.

— Ensuite ? Vous êtes allé les rejoindre ?

— Pas tout de suite. J’ai attendu de voir ce que Lemmer allait faire.

Erno se retourna. Il avait face à lui un type au cerveau malade.

— Vous espériez peut-être que Lemmer fasse le boulot à votre place ? Vous vous êtes dit qu’il pouvait réagir comme vous, avoir envie de tuer sa femme et, avec un peu de chance, tuer la vôtre dans la foulée…

— Possible. Je ne les voyais plus dans ma lunette. Quelqu’un avait refermé les volets. J’y suis donc allé. Quand je suis arrivé, ils étaient en train de hurler tous les trois dans la chambre. Ils ne m’ont pas entendu venir. J’avais mon couteau de chasse en main, j’ai empoigné le premier qui m’est tombé dessus. C’était lui, Thierry Lemmer. Il était de dos. D’une main sur son épaule, je l’ai fait pivoter et j’ai frappé aussitôt. La lame du couteau s’est enfoncé d’un coup dans l’abdomen. Il n’a pas beaucoup saigné parce que je n’ai pas retiré mon couteau – il faut procéder ainsi pour éviter les projections de sang. Il s’est écroulé. J’ai dû toucher un organe vital. Il est mort presque sur le coup.

— Comment ont réagi votre épouse et la sienne ?

— Elles sont restées calmes. Elles se tenaient la main, si je me souviens bien.

— Pas de cris, pas de pleurs ?

— Non. Rien. La sidération sans doute. J’ai pris les choses en main. J’ai transporté le corps à l’extérieur et leur ai demandé d’effacer les quelques traces de sang. Ensuite, j’ai fait comme j’avais prévu faire avec Cécile et j’ai enterré le corps dans la grotte des tourbières.

— Aucune ne vous a demandé comment vous aviez fait pour vous retrouver là ?

— Dans la grotte ?

— Non : dans la chambre des Lemmer !

— Non. Pas à ce moment-là. Plus tard, Cécile m’a posé la question. Je lui ai raconté que je les avais vus par hasard avec ma lunette.

— Elle vous a cru ?

— Je ne sais pas. Nous n’en avons jamais reparlé.

— Elle n’a donc pas lu ce cahier ?

— Non.

— Linda Lemmer non plus, j’imagine ?

— Linda non plus.

— Elles vont découvrir tout ça lors du procès.

— Si procès il y a.

Erno sourcilla. Machinalement, il vérifia du regard si les baies vitrées étaient bien closes. Il ne s’agissait pas que Kieffer se balance du dernier étage du commissariat. Ça arrivait parfois et ça faisait désordre. Peut-être que Kieffer allait plaider la démence, après tout. Possible que les conclusions d’un expert-psychiatre aillent en ce sens après lecture de son journal… Peu importait à Erno. Il avait décidé de restituer l’affaire à Gisson. Lui, avait eu ce qu’il était venu chercher : une réponse à une question vieille de sept ans. Il connaissait à présent le coupable. Le reste n’était pas de son ressort. Il n’avait même plus besoin de réunir les trois protagonistes comme il l’avait envisagé. Il ne reverrait pas Cécile Kieffer. Il ne reverrait pas Linda Lemmer. Il appela Gisson à nouveau qui se présenta une minute plus tard et lui remit le cahier.

— Tout est là-dedans ou presque. Monsieur te répétera ce qu’il s’est passé le jour où il a tué Thierry Lemmer. Passe-lui les menottes, on ne sait jamais. Et appelle le juge.

Retour à l’hôtel. Erno fit sa valise et la chargea dans le coffre de la voiture de location.

Avant de quitter Échully, il prit la route du massif des Trois Signaux, sur la rive gauche de la Drôme. Se gara sur un petit parking destiné aux randonneurs. Il n’avait qu’un kilomètre à parcourir à pied, sans grande difficulté, pour parvenir au sommet du Veyrou dominant la vallée.

Erno s’assit sur un rocher, à quelques mètres du vide. Le soleil commençait à décliner. À l’est, un quartier d’une Lune pâle était encore visible. Erno allait quitter Échully, définitivement. Il était peu probable qu’il soit amené à y retourner un jour. Et il ne ferait rien pour que l’occasion se présente.

Il allait quitter Échully sans avoir cherché à savoir ce que Vigliano, le vigneron Alexis Camus ou l’avocat Jean-Rémi Pérot étaient devenus. Il n’allait pas tenir sa promesse, ne repasserait pas à la maternité et ne reverrait pas Fab non plus.

Il avait reçu un peu plus tôt un message sur son portable « fantôme », celui sur lequel il recevait les instructions du Cube. Il devait s’envoler pour Saint-Pierre et Miquelon dans 48 heures. Il ignorait encore pour quelles raisons. Peut-être emporterait-il son exemplaire de « L’homme sans qualités » dont il n’avait jamais achevé la lecture…

Avant cela, il disposait d’une journée à consacrer à Claire. Il espérait qu’elle n’ait rien de prévu. Il l’appela. Sa voix le réconforta. Elle l’attendait.

Syzygie#30 – chapitre 22

22

Après avoir laissé sa voiture au parking de l’hôtel, Erno se rendit à pied au commissariat. Il éprouvait le besoin de marcher. Penser à autre chose. Le centre-ville n’avait pas vraiment changé, mais il constata que quelques boutiques avaient rouvert. Certaines façades autrefois décrépies avaient retrouvé leur lustre. Passant rue des Alpes, il découvrit même une ancienne friche transformée en galerie d’art contemporain présentant temporairement une exposition photographique. Cela lui fit regretter d’avoir laissé son appareil photo chez lui, à Plassans. Mais il ne se voyait pas venir ici, son boîtier Canon en bandoulière, pour ce qu’il avait à faire.

Sitôt dans le hall d’accueil, Gisson se précipita. Erno grimaça, redoutant un accès d’humeur de la part de son ancien collègue. Il n’est jamais agréable de se voir mis sur la touche, Erno le comprenait parfaitement. Mais, contre toute attente, ce n’était pas pour lui exposer ses griefs que le lieutenant lui sautait dessus.

— Dis donc toi, quand tu t’annonces quelque part, ça rameute tout de suite du monde !

— De quoi parles-tu ?

— Alain Kieffer t’attend depuis une heure. Il ne veut parler qu’à toi. « Un témoignage de la plus haute importance », m’a-t-il dit avant de se refermer comme une huître.

Erno essaya de contenir son enthousiasme. Cette visite de Kieffer lui semblait porteuse de promesses. Cécile avait sans doute appris à son ex-mari qu’il était de retour à Échully et, dès le lendemain, celui-ci accourait au commissariat. C’était forcément en lien avec la découverte du cadavre supposé de Thierry Lemmer… Erno jugea qu’il allait bientôt savoir si son intuition était bonne, et si la Vérité allait enfin sortir, nue mais pas forcément très ragoûtante, du puits où elle attendait depuis sept ans.

— La « rotonde » est libre ?

— On a fait comme tu as demandé : elle est à ta disposition.

— Qui ça, « on » ?

Mû par un ancien réflexe, Gisson précisa :

— Boussat et moi… Ah, t’es con avec tes « on », toi… Et moi qui tombe dans le panneau !

Erno souriait de toutes ses dents.

— Tu vois que je n’ai pas tant vieilli que ça. Bon, je monte. Tu me l’amènes dans cinq minutes ?

Alain Kieffer avait blanchi. Erno le trouva vieilli à un point où l’on pouvait croire que les sept dernières années avaient compté double pour lui. Il portait une barbe plus sel que poivre destinée à masquer la mollesse d’un double menton naissant et paradoxal, vu sa maigreur. Erno songea qu’il était peut-être malade.

Kieffer tenait un porte-documents sous le bras. Adossé à la baie vitrée comme il en avait l’habitude autrefois, Erno invita l’homme à s’asseoir sur une chaise en bois dépourvue de confort.

— Vous avez quelque chose à me dire, m’a-t-on confié ?

— Quelque chose d’important, oui, lieutenant…

Cette fois, Erno ne releva pas l’erreur quant à son grade. Ce n’était pas le moment de contrarier Kieffer.

— Quelque chose d’important que vous gardez pour vous depuis plusieurs années ? Depuis sept ans ?

— Oui.

— Je vous écoute…

Kieffer hésita. Erno masqua sa fébrilité. Tout se jouait maintenant et il avait conscience de ne pas avoir été très bon dans son amorce de dialogue, pas vraiment meilleur que lors de l’interrogatoire, sept ans plus tôt. Puis l’homme plongea la main dans son porte-documents, en tira un cahier corné, fatigué.

— J’aimerais que vous lisiez ça, fit-il en posant le cahier sur le bureau.

Erno quitta sa posture dos à la baie vitrée et vint s’asseoir de l’autre côté du bureau. Les deux hommes échangèrent un bref regard. Erno fit pivoter le cahier, s’en saisit et l’ouvrit. L’écriture était fine, régulière, appliquée.

La fidélité n’est-elle pas une forme de lâcheté ?

À Échully même, les occasions n’auraient pas manqué, mais j’aurai repoussé la tentation et, par prudence, je me serai évertué à ne pas la susciter. Ainsi, au fil des ans, je me serai modelé une image d’exemplarité (de son côté, elle aura agi de même, du moins je le croirai) et, peu à peu, nos années de mariage m’auront reconstitué une forme de virginité. Par lâcheté. Par peur aussi : ayant appris le corps d’une seule femme – son corps – après l’avoir exploré du mieux possible, l’angoisse m’étreindra à m’imaginer dans les bras d’une autre, à devoir tout réapprendre, à devoir revenir à mes quinze ans.

Erno releva la tête.

— Vous ne continuez pas ? demanda Kieffer.

Erno tourna les pages du cahier. Il y avait des pages et des pages recouvertes de l’écriture à l’encre bleue du professeur d’Histoire-Géo. Il réfléchit. Pour le peu qu’il venait de lire, il se dit qu’il avait sans doute à faire à un dingue, névropathe, psychopathe ou Dieu sait quoi encore… Pouvait-il le contrarier ? Fallait-il entrer dans son jeu ? Il aurait bien aimé avoir l’avis de Claire, Fab ou Catherine à cet instant précis.

— Il s’agit de votre confession ?

— Pas tout à fait. J’ai tenu ce journal au fil de l’eau, sans trop savoir pourquoi. Au moins, si vous le lisez, il pourrait servir à quelque chose…

Erno referma le cahier.

— Vous n’allez pas le lire ? commença à s’exciter Kieffer.

— Si. Mais seul.

Kieffer se calma.

— Je comprends.

Erno appela Gisson afin qu’il garde le professeur sous surveillance pendant une heure.

Syzygie#29 – chapitre 21

21

Quelle idée de vouloir faire un enfant… En 2015, de surcroît. Ils en avaient assez souvent discuté, avec Claire. Erno n’avait pas cédé. À ses yeux, l’espèce humaine était déjà trop bien représentée sur la planète, une majorité crevant de faim tandis qu’une infime minorité bouffait comme des chancres. Quant aux autres, ils élisaient des présidents qui promettaient de rejeter à la mer tout affamé menaçant de venir manger leur pain… Erno avait conscience qu’il caricaturait, que les généralisations s’avéraient réductrices. Néanmoins, il parvenait à soutenir son raisonnement sans difficulté, convaincu de sa justesse. Même si, un jour, Claire l’avait ébranlé en avançant que leur enfant pourrait être celui qui allait sauver la planète. Après réflexion, c’était selon lui hautement improbable. À considérer que cela ne soit pas trop tard, ou que le nouveau messie ne se soit pas déjà noyé au large de Lampedusa, Erno était convaincu de n’avoir aucune qualité requise pour devenir le géniteur du futur sauveur de l’humanité.

Il pénétra dans l’aile de l’hôpital consacrée au service maternité où des banderoles dénonçaient la fermeture de l’établissement. Presque tous les membres du personnel médical qu’il croisa arboraient un brassard ou un bandeau « en grève ». Il reconnut une agitation qui lui rappela les urgences de ce même hôpital lorsque, sept ans plus tôt, la tempête avait balayé la région. Sauf qu’aujourd’hui, l’agitation n’était que la résultante du manque de moyens et d’effectifs. Toujours la même vieille recette : le gouvernement décidait de fermer un établissement et donc taillait dans le budget sous n’importe quel prétexte, jusqu’à ce que surviennent d’inévitables dysfonctionnements. Il suffisait alors d’un audit, affirmant que l’établissement n’était plus en capacité d’exercer ses missions sans danger pour la population, pour porter le coup de grâce. « Quand on veut abattre son chien, on dit qu’il a la rage », c’était presque aussi basique que ça.

Les bras encombrés d’un bouquet de tulipes, il demanda à une infirmière le numéro de la chambre de Fab. En dehors des roses rouges pour déclarer son amour et des œillets qui portaient malheur – sauf en Espagne – il ne connaissait rien au langage des fleurs, mais se souvenait que Fab aimait les tulipes. Il finit par repérer le couloir conduisant à la chambre 314. Il en poussa la porte et se heurta à un grand gaillard en blouse blanche. Bredouilla des excuses tout en constatant que quelques tulipes avaient mal supporté le choc. Puis ses yeux accrochèrent le nom du médecin tracé au normographe sur un rectangle de tissu fixé à sa poche poitrine par une bande velcro : Dr. JL Filtz.

Le doc qui l’avait examiné après la tempête de 2008 n’avait pas beaucoup changé. Il présentait toujours une certaine ressemblance avec Mark Green, le médecin de la série Urgences mais, songea Erno, plus grand monde ne devait connaître ce personnage, à présent. Tout comme le nom de l’acteur l’interprétant devait être tombé aux oubliettes.

— Lieutenant Erno, c’est bien ça ?

— Commandant à présent. C’est vous qui vous occupez du lieutenant Favlovitch ? Je ne me rappelle pas que l’obstétrique était votre spécialité, à l’époque.

— Vous avez raison, et ça ne l’est toujours pas.

Erno esquissa un sourire, un sourire un peu niais, il le sentait bien, tout comme il sentait que quelque chose lui échappait dans cet échange pourtant anodin. Un détail. Un enchaînement d’idées qui ne s’établissait pas correctement. Puis il trouva. Si Filtz ne s’occupait pas d’obstétrique, il n’était pas logique qu’il sorte de la chambre de Fab. Que faisait-il là ? Une complication ? L’enfant ? La mère ? Une difficulté ?

— Mais vous devez ignorer que Nadine et moi sommes mariés, ce qui explique ma présence à son chevet.

Erno en demeura muet.

— Il m’a bien semblé que quelque chose vous échappait, rigola Filtz. Je vous laisse : ne la fatiguez pas trop, l’accouchement est prévu pour la fin d’après-midi, recommanda-t-il en prenant congé d’Erno d’une tape amicale sur l’épaule.

Erno poussa la porte. Allongée sur son lit, les traits tirés, toute en rondeur, Fab lui adressa un sourire radieux.

— J’ai reconnu ta voix. Si je m’attendais à ça !

— Et moi donc, si je m’attendais à te trouver sur le point d’accoucher, mariée au docteur Filtz ! Nadine Filtz…

— Au commissariat, tout le monde continue de m’appeler Fab, tu sais.

— Et tu t’appelles toujours Favlovitch dans l’annuaire du ministère : je l’ai consulté quand j’ai su que je venais.

Il s’installa sur une chaise en plastique beige.

— Les tulipes, tu les promènes ou c’est pour moi ?

Erno regarda le bouquet qu’il venait de poser sur ses genoux.

— Euh oui, c’est pour toi ! Je n’ai plus ma tête, moi ! réagit-il.

— Laisse-les sur la table de nuit. Je demanderai qu’on m’apporte un vase. Elles sont superbes ! Tu t’en es souvenu, alors…

— Tu vois.

— Je vois. Tu te rappelles quoi d’autre ? Les bons et les moins bons souvenirs ?

Erno savait de quoi Fab parlait.

— C’est loin tout ça, c’est oublié.

— Vraiment ? Moi, non, je n’ai pas oublié.

— D’accord : pas oublié mais pardonné, c’est sans doute plus juste. C’était il y a sept ans, Fab…

— Je sais, mais ça reste un très mauvais souvenir. Pour moi, en tout cas.

Erno ne savait quoi répondre. Il ne se sentait coupable de rien.

— Ton frère ne savait pas pour nous.

— Je sais, nous nous sommes expliqués sur ce point. Je ne lui en veux pas.

— À lui, non…

— À toi non plus, Fab. Nous n’avions rien signé, nous ne faisions que nous envoyer en l’air, et depuis peu de temps… Rien ne t’interdisait de coucher avec Frédéric. Ce sont des choses qui arrivent. « Instant sex », ou « Instinct sex », je ne sais plus comment on dit… Un moment d’égarement, c’est pas plus mal, en bon français. On ne sait pas pourquoi on fait ça, on n’a aucune raison de le faire, mais on le fait quand même… Le coup de pas de chance, c’est que je sois rentré alors que j’avais dans l’idée de passer la journée sur la montagne.

— Aucune raison de le faire… Si on veut…

Erno ouvrit grand les yeux.

— De quoi tu parles ?

— Tu ne m’as jamais laissé t’expliquer. Tu n’as pas voulu m’écouter. Je t’ai envoyé des mails et des SMS, pourtant.

— Je ne les ai jamais lus. J’ai supprimé tes messages au fur et à mesure qu’ils s’affichaient.

— Oui. Et tu m’as mise en expéditeur bloqué, je sais…

Erno haussa les épaules.

— Et donc, ça aurait changé quelque chose ?

— Je n’en sais rien, et à présent je m’en fous. Mais sache que je t’avais vu embrasser Cécile Kieffer la veille. Tu étais allée la voir pour l’enquête, mais tu ne savais pas que, de mon côté, j’avais décidé de les surveiller, les Kieffer. Souviens-toi qu’à l’époque, ils étaient suspects…

— Ils le sont toujours…

— Oui, et j’étais donc en planque, avec des jumelles…

Erno sentit sa tête tourner. Heureusement qu’il était assis. Mais, même assis, il dut prendre appui de sa main contre la table de chevet. C’était donc parce que Fab l’avait surpris embrassant Cécile Kieffer qu’elle n’avait pas repoussé Frédéric quand celui-ci… Ce n’était pas de la vengeance, plutôt du dépit. La vie prenait parfois les accents d’un vaudeville. Ou, plutôt, le vaudeville approchait parfois la vie dans sa plus banale réalité. Erno n’aurait jamais pu deviner les conséquences de ce baiser. Un baiser impulsif, inutile, une envie, une pulsion que deux êtres éprouvent au même moment, pour un rayon de soleil couchant dans les cheveux de Cécile, le regard timide de Vincent, un geste de la main de l’un, un sourire de l’autre qui demeure en suspens quelques secondes de trop, un frémissement… Et un baiser. Comme un baiser d’adolescent. Un baiser qui n’en finit pas. Puis la fuite, aussi inexplicable que le baiser.

Erno n’avait jamais cherché à revoir Cécile Kieffer. Fab avait couché avec Frédéric. Erno les avait surpris chez lui, dans la chambre d’amis. Il n’avait rien voulu entendre des explications de Fab. Frédéric était retourné à Paris le lendemain. Erno avait profité d’un appel à candidature pour un poste à pourvoir d’urgence en région parisienne. Seul à avoir postulé, il avait obtenu sa mutation cinq semaines plus tard. Avait posé des congés jusqu’à son départ. N’avait plus revu Fab. Avait eu une longue explication avec Frédéric… Tous ces chamboulements contenus dans un seul et unique baiser, jusqu’à la naissance du bébé de Fab et Jean-Luc Filtz aujourd’hui. Ce baiser était peut-être même à l’origine de son amour pour Claire. Claire, l’ancienne compagne de Frédéric, avec qui il vivait désormais.

— Fille ou garçon, au fait ?

— Fille. Alors, dis-moi, tu penses toi aussi que c’est Lemmer ?

Ainsi, Fab et Vincent tirèrent un trait sur le passé, en parlant du présent.

— Oui.

— Et tu es revenu pour ça ? Toi, commissaire spécial à qui – si j’ai bien compris – on confie des enquêtes obscures dans lesquelles pataugent les élites de la Nation ? Toi, tu reviens t’occuper d’une banale histoire de cul ?

— Ce n’était pas qu’une banale histoire de cul. Rappelle-toi qu’il flottait autour de Lemmer des zones d’ombres quant à la fortune de son père et des irrégularités dans le tracé de la LGV. Mais en fait non, je ne reprends pas l’enquête. Je veux simplement pouvoir les réunir, tous les trois : les Kieffer et Linda Lemmer.

Fab se redressa contre son oreiller en grimaçant.

— Tu crois qu’il vont te raconter tout ce qu’ils savent ? Vraiment ?

— Oui. C’est peut-être idiot, mais à présent qu’on a le corps, je me dis qu’ils sont coincés.

— Et tu vas faire quoi, si l’un d’entre eux avoue ?

— Je ne sais pas. Sans doute tout apporter bien ficelé à Gisson.

— Sans doute ? Comment ça, sans doute ? Ne me dis pas que tu vas étouffer l’affaire si c’est Cécile Kieffer la coupable !

— Non. Que ce soit elle ou l’un des deux autres, peu importe. Je pense que cela va dépendre de ce qu’il s’est réellement passé.

— Tu sais quoi ? Passe me voir si tu parviens à les faire accoucher, d’accord ?

— Occupe-toi d’accoucher toi-même ! Mais promis : je repasserai.

photographie : Pexels

Syzygie#28 – chapitre 20

20

À l’entrée d’Échully, Erno se rangea sur le côté de la chaussée. Cette fois, il y était. L’heure était venue de retourner au commissariat. Revoir les anciens collègues. Revoir Fab. Pas forcément agréable, pour elle comme pour lui. Après ce qu’elle lui avait fait. Même si le temps avait filé, même si la douleur et la colère s’étaient enfuis depuis longtemps.

Il contempla la montagne face à lui. Les parois calcaires des Trois Signaux étincelaient au soleil. La montagne lui parut radieuse, bienveillante gardienne de la vallée. Pourtant, il l’avait connue sombre et menaçante, notamment lorsqu’une certaine tempête s’était déchaînée. Les hommes devraient réapprendre à écouter, protéger et craindre la Nature. La respecter. Erno remarqua un éclat de couleur vive dans la falaise de calcaire, indiquant qu’un large bloc s’en était détaché assez récemment, sans doute au printemps. De ce qu’il avait pu en voir, Échully non plus n’avait pas beaucoup changé. Comme la nouvelle municipalité d’alors l’avait promis, l’entrée de ville qui devait être offerte aux promoteurs et transformée en zone commerciale, comme un peu partout ailleurs depuis quatre décennies, était demeurée vierge de toute enseigne commerciale. La démocratie participative s’avérait vertueuse si elle empêchait les candidats de revenir sur leurs engagements sitôt élus. Erno avait vu des banderoles contre la fermeture de l’hôpital – ce qui obligerait les habitants du coin à se rendre à celui de Valence, à une bonne demi-heure de route. Ce combat-là n’était pas gagné. Les gouvernements successifs adoptaient tous la même ligne de conduite, la même feuille de route, la même idéologie : rendre le service public rentable. Comme cette idée était un non-sens, la solution consistait en partie à concéder de plus en plus de missions au secteur privé. Et, dans un premier temps, appliquer des méthodes de management du Privé aux Services publics. Erno avait pu constater les dégâts de cette logique comptable et budgétaire au sein du ministère de l’Intérieur. Moins de moyens – moins d’effectifs, moins d’investissement dans le matériel, les locaux, la formation – mais toujours plus de résultats exigés. Pour résoudre cette équation infernale, aucune solution miracle : il fallait travailler vite et mal. Et ce qui était valable pour la Police l’était tout autant sinon plus pour la Justice, l’Éducation et la Santé. Si la Défense finissait toujours par mieux s’en sortir – le Pouvoir sachant qu’il fallait toujours brosser l’Armée dans le sens des galons – les ministères jugés de moindre importance, comme celui de la Culture, voyaient les coupes budgétaires les réduire à l’impuissance et les pousser à l’abandon. Frédéric, son frère, montait régulièrement en première ligne contre les politiques culturelles successives.

Frédéric. Cela faisait sept ans que celui-ci avait débarqué à Échully à la suite d’une rixe avec un chanteur à succès et le souhait de son producteur de le voir se mettre au vert. Difficile pour Vincent de ne pas s’en souvenir.

Son regard se posa une dernière fois sur les Trois Signaux, puis Erno remit le contact. Direction le commissariat. Revoir les anciens. Revoir Fab. Impossible de faire machine arrière à présent.

Les locaux n’avaient pas tant changé, eux non plus. Ils étaient simplement un peu plus délabrés encore. Dans le couloir qui conduisait à son ancien bureau, et qu’il supposait être celui de Fab à présent, il tomba sur Gisson et Venouil. Surprise et accolades, puis Erno leur demanda de lui faire un rapide tour d’horizon, les départs, divorces, mariages et autres…

Hamed Khâm avait réussi le concours d’officier en 2004 et sévissait en région parisienne. Le Val d’Oise, précisa Gisson, contredit par Venouil qui penchait pour le Val de Marne…

Doyen avait plié face au cancer, et Mutzinger s’était empalé à 150 sur un platane. En pleine ligne droite, certains avaient avancé la thèse d’un suicide…

Et eux, Gisson et Venouil, avaient renoncé à se pacser ou pire : se marier. Trop de pression de la part de la hiérarchie, de certains collègues. « Pas de ça chez nous ! » résumait la position officieuse du Ministère, regretta Gisson.

— Tu ne voudrais pas que Charles se retourne dans sa tombe toute fraîche ? préféra en plaisanter Venouil1. Erno perçut néanmoins sans peine la tristesse derrière la plaisanterie.

— Et Fab ? finit-il par demander.

— Tu n’es pas au courant ?

— De quoi ? s’inquiéta Erno, redoutant là le pire.

— Comment veux-tu qu’il soit au courant ? s’en mêla Venouil. Elle est à la maternité. Si ça se trouve elle est en train d’accoucher, c’était prévu hier, déjà…

Erno sentit son sang affluer de nouveau, bouillonnant. Ses jambes tremblaient. Il s’efforça de ne rien laisser paraître mais, d’une émotion l’autre, d’avoir cru Fab morte et d’apprendre qu’elle allait avoir un enfant, Erno était secoué.

— Si tu veux, on doit passer à la maternité en fin de matinée, on t’emmène ?

— Non, j’y ferai un saut plus tard, merci les gars… Et le nouveau boss ? changea-t-il de sujet.

— Boussat ? Rien à dire. Réglo, assez conciliant. Mais, c’est pas un homme de terrain. Ils ne savent plus nous pondre que des technocrates, « là-haut ». Son dada, c’est la paperasse et les stats. Mais, c’est partout pareil, je ne t’apprends rien. Et toi ?

Erno éluda la question d’un geste de la main qui pouvait signifier tout et son contraire.

— Cette histoire de « L’homme d’Échully »…

— Le soi-disant Gaulois avec son aspirine dans l’estomac ?

— Oui. On a confié l’enquête à quelqu’un de chez vous ?

Gisson bomba le torse :

— À moi-même, figure-toi. Pourquoi ?

— Je ne peux pas t’en dire davantage pour l’instant, il faut que je voie Boussat avant.

— C’est donc pour ça que tu es revenu ?

— Tu croyais que c’était pour nos beaux yeux ? pouffa Venouil.

— Tu enquêtes aussi sur le bonhomme ?

— On peut dire ça comme ça.

— Dis donc, tu t’es sacrément relâché en sept ans ! rigola une fois encore Venouil.

Par réflexe, Erno regarda son abdomen. Certes, il avait dû prendre dans les cinq kilos, mais rien de phénoménal.

— Non, pas de ce côté ! Avec tes « on » ! Jamais je ne t’en avais entendu prononcer autant !

Erno sourit. Vraiment ? Possible, après tout.

— Je vieillis… Pour en revenir à notre Gaulois, tu peux prévenir Boussat que je suis là ? Il doit m’attendre.

Gisson exécuta un rapide aller-retour jusqu’au bureau du commandant.

— Il t’attend. Il m’a dit de venir aussi.

— Normal : c’est ton enquête. Pour l’instant…

Boussat se montra plutôt chaleureux, même si les traits de son visage se crispèrent à la lecture de l’ordre de mission qu’Erno lui présenta.

— Je ne vous cache pas ma réticence de principe à l’encontre des services « spéciaux » de toutes sortes. Dans un État totalitaire, je conçois, mais les gouvernements les plus vertueux les utilisent trop souvent à mon goût pour violer nos tendres démocraties. Enfin, passons… On m’a dit que vous êtes un ancien de cette maison, alors… De toute façon, je n’ai pas trop le choix, n’est-ce pas ?

Erno s’abstint de répondre. Il partageait l’opinion de Boussat sur bien des points. Lui-même avait accueilli fraîchement l’envoyé spécial du Cube venu enquêter sur ses plate-bandes dans l’affaire « Nh-lone »2. Et il garda pour lui qu’il avait signé de sa propre main l’ordre de mission que Boussat lui rendait. Les agents du Cube de niveau 3 disposaient de tout un éventail de documents officiels « à blanc » afin de lever certains obstacles.

— Rassurez-vous, je ne compte pas rester trop longtemps. Tout ce dont j’ai besoin, c’est d’un coin de bureau, et d’un accès à la salle de réunion du dernier étage que nous avions autrefois baptisée « la rotonde ».

— Vous aurez ça pour demain.

Erno ne voyait pas ce qui justifiait ce délai. Boussat manifestait là sa « réticence de principe » songea-t-il. Il décida de le ménager.

— Ce sera parfait.

— Et moi dans tout ça ? s’inquiéta Gisson.

— Tu me remets ton dossier – complet – et tu me laisses une dizaine de jours tranquille sur cette affaire. Dix jours maximum, promis. Et j’espère même moins !

Gisson échangea un regard avec Boussat. Celui-ci hocha la tête pour faire comprendre au lieutenant que, lui non plus, n’avait pas le choix.

— Je n’ai plus qu’à faire comme tu dis, « commissaire spécial », persifla-t-il. Je vais chercher le dossier.

— Merci. Désolé que ça tombe sur toi. Apporte-moi aussi le dossier « Thierry Lemmer », tant que tu y es, s’il te plaît.

Gisson grommela en quittant le bureau et revint quelques minutes plus tard avec une chemise à sangle et une boite d’archives sous le bras.

En fin d’après-midi, après avoir parcouru les deux dossiers, Erno estima avoir désormais une petite chance de boucler ces affaires qui – il en était convaincu – n’en faisaient qu’une. En 2008, l’enquête avait buté sur l’absence de cadavre, mais la donne avait changé avec la découverte de cet « homme d’Échully » qui n’était autre, selon Erno, que Thierry Lemmer.

Avant d’aller dîner, il téléphona à Claire. Rien à lui dire de spécial, l’envie d’entendre sa voix, simplement. Cette voix si particulière, sifflante sur certaines diphtongues, avec ce léger zézaiement et ces dissonances rocailleuses quand elle se perdait en confidences.

Il dîna sans appétit, puis se promena en centre-ville. « L’Oignon » avait été transformé en « Table à burgers ». Il y pénétra et, carte tricolore à l’appui, demanda à parler au gérant qui lui apprit que Vigliano, toujours propriétaire, vivait en Italie.

Ainsi, le Rital était rentré chez ses ancêtres piémontais. Il demanderait à Fab si elle avait de ses nouvelles. Car ce serait sa priorité du lendemain : passer à la maternité. Il s’occuperait de l’affaire Lemmer ensuite.

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1Allusion à la mort de Charles Pasqua le 29 juillet 2015, ancien ministre de l’Intérieur de 86 à 88, puis de 93 à 95.

2Lire « Jouer le jeu », éditions du Caïman.

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