Chapitre 48

Par Florence Rhodes

Photo : Philippe Paternolli

— Faites-moi confiance, monsieur De la Vega, il vaut mieux trop que pas assez, minaude la maquilleuse, une rousse flamboyante aux courbes somptueuses.

Elle lui adresse un sourire suggestif. Diego lance à la glace bordée d’ampoules un regard dubitatif. Sous prétexte d’atténuer son teint de navet, la jeune femme l’a fardé au point qu’on le croirait de retour des Seychelles. D’accord, le confinement touche à sa fin, mais quand même, ça la fout mal, quand tout le pays est assigné à résidence !

— Antenne dans cinq minutes ! indique un micro que Diego peine à localiser.

— Ça va être à vous, monsieur De la Vega.

L’assistante de production, une blonde incendiaire, dont la mini jupe semble défier les lois de la gravité en atteignant des sommets toujours plus vertigineux, s’assoit sans façon sur son accoudoir.

— En attendant, je peux vous apporter quelque chose à boire ? lui sussure-t-elle à l’oreille ?

— Vous avez du Poirou ?

— Pardon ?

— Non, laissez tomber, mon petit. Apportez-moi une Crcw. Au shaker, et non à la cuillère !

Tandis qu’elle s’exécute avec empressement, Diego se cale dans son fauteuil. Déjà deux semaines qu’il a découvert le contenu du coffre. Comment le vieux gitan était-il entré en possession de la souche originelle du virus et de son antidote ? Il ne le saurait jamais. Mais pour une fois dans ce roman à la mord-moi-le-zob où il a subi mille avanies sans queue ni tête, où JP, Gemini, Julia, les flics, Slipman, le préfet, les gitans, le professeur Raoult, lui ont beuglé des ordres auxquels il s’est contenté d’obéir en serrant les fesses, il avait enfin un plan, une vision claire de ce qu’il devait faire en priorité… À savoir retrouver Vanessa, qui elle, lui dirait quoi faire.  

Il se lève et marche dans la lumière des spots sous un tonnerre d’applaudissements. Le public lui fait une ovation. La ola ondoie en une vague d’acclamation et de délire.

Il prend place sur le plateau, tandis que Ruquier l’accueille d’un tonitruant :

— Son nom est De la Vega, Diego De la Vega, mesdames et messieurs, l’homme qui a sauvé le monde !

Diego fait mine de baisser modestement les yeux et cherche Vanessa du regard dans le public. La voici, assise au premier rang dans une robe verte qui met ses yeux, sans parler de ses formes, en valeur. Le soir de leurs retrouvailles, il lui a murmuré :

— J’ai rêvé que tu dansais pour moi dans un camp de manouches !

— On n’est pas dans un camp de manouches, mon Diego, mais bon…

Elle avait sauté du lit, posé un CD des Gipsy King sur la platine et avait commencé à onduler de la croupe. Il avait senti son entrejambes faire Jobi Joba… Elle s’y entendait à l’exciter, sa Vanessa… Mais pas que(eue) ! Elle était aussi drôlement fortiche en plans. Et comme il l’avait espéré, elle avait tout de suite su quoi faire des deux souches biologiques.

— J’ai un cousin journaliste et un autre, chercheur à Pasteur ! Tu vas être un héros et on va se faire un max de tunes !

Et bien sûr, elle avait eu raison sur toute la ligne.

Les choses s’étaient compliquées quand on avait retrouvé le cadavre de Julia. Lorsque les gendarmes avaient frappé à sa porte, Diego avait cru qu’on allait lui imposer un confinement à vie à Fleury-Mérogis.

Heureusement pour lui, Slipman, de son vrai nom Justin Calson, s’était trouvé un autre goal après sa fuite de la ferme. On avait retrouvé le cadavre empaillé de Julia, suspendu par des tendeurs de porte-bagages au pilier supérieur des cages où il venait tirer ses penaltys. La police n’avait pas cherché plus loin, et dédouané aussi sec Diego de toute responsabilité dans cette affaire.

Après lui avoir ciré les pompes sans modération, Laurent Ruquier le livre, comme c’est l’usage, en pâture à ses chroniqueurs. Tandis que Christine Angot lui reproche de ne jamais s’être fait violer par une baleine, avant de quitter le plateau en hurlant, Diego a une vision de Josy ondulant lascivement du quintal et répandant sa puanteur dans l’habitacle du 4×4. Yann Moix lui assène quant à lui que trouver un antidote à une misérable pandémie mondiale est d’une futilité abyssale et que soulager la misère des migrants aurait été plus essentiel à l’humanité. Il quitte à son tour les lieux pour aller dérouiller son frère.

Diego a, alors, tout le loisir d’expliquer comment, indigné par le caractère meurtrier de cette pandémie, il avait commandé sur Amazon le kit du parfait petit biologiste et, avec un peu de chance et beaucoup de talent, trouvé enfin, dans la solitude de sa  salle de bains, un antidote au Covid.

L’émission s’achève dans un tonnerre d’applaudissements.

JP s’éveille en sursaut. L’appartement est plongé dans le noir. La seule source de luminosité émane de l’écran de son ordinateur, sur le clavier duquel il a sombré. Il se passe une main dans les cheveux. Si le sevrage de coiffeurs, conséquence directe du confinement, a des répercussions regrettables sur sa tignasse, la fièvre semble l’avoir déserté. En fait, il se sent frais comme un gardon pané Vivagel.

Ses yeux se posent sur le clavier et il sent son estomac descendre en rappel. Il avait oublié ce p… de roman à épisodes ! Mais combien de temps cet atroce pensum va-t-il encore lui pourrir la vie ? Au moment où son regard découragé remonte sur l’écran, trois petites lettres attirent son attention au milieu de la page. FIN. D’un coup d’index sur la souris, il revient en arrière. Il n’a aucun souvenir d’avoir écrit les dernières pages, mais c’est bon, ça ! Enfin, « bon », ne nous emballons pas… Le Renaudot, ce ne sera pas encore pour cette année, mais c’est accrocheur, fluide, tout ce qu’adore son éditeur !

Il passe le reste de la nuit à relire l’intégralité de son texte, corrige de multiples coquilles, intègre quelques modifications marginales, et d’un clic, envoie le manuscrit à son éditeur. 

Aux petites heures du jour, il se pelotonne dans son lit, le sourire aux lèvres. « Merci Diego, désolé de t’en avoir fait baver ! » murmure-t-il. 

Il ne voit pas le curseur de son écran tracer un « De rien, mon vieux, à ton service ! » en Arial 11. Il a déjà sombré dans un sommeil lourd comme un Massey Ferguson.

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Chapitre 47

Par Éric Calatraba

Photo : Philippe Paternolli

Pas question de retourner en arrière dans ce maudit roman. Diego se l’est juré. Alors il invente, il écrit sur la tablette. C’est lui le maître du jeu. Il touche l’écran et réfléchit en se passant la main sur le visage. Il entend des chansons et aussi une voix qui lui parle. Sa conscience à ce qu’il paraît. Il réalise que Jipé se prend pour Gepetto et comprend soudain pourquoi il est taillé comme une allumette. Où est sa Vanessa, sa fée bleue ? Il faut qu’il sorte de ce cauchemar.

Il descend de la voiture, fait signe à l’éléphant de dégager mais celui-ci se met à aboyer. Diego se frotte les yeux. Il entend des cloches. Hells bells. Céline Dion chante AC/DC. C’est atroce. Il a l’impression qu’on le regarde. Il se redresse et sent les regards des quatre-vingt mille spectateurs du stade de Maracanã posés sur lui. Il entend leurs voix furieuses. Il est dans les buts. Au point de pénalty, dans son maillot aux couleurs du Brésil, Roberto Slipmão prend son élan, mais le stade disparaît. Le vacarme a changé de nature, Diego lève la tête et distingue une escadrille d’hélicoptères en approche. Des hauts parleurs fixés sur leurs patins crachent la charge des walkyries de Wagner. A bord, un soldat musclé à la gonflette tient une mitrailleuse d’une main. Il a noué ses cheveux longs avec un bandeau qui le rend beau. C’est n’importe quoi. Tout se mélange dans son esprit, dans ses souvenirs. Il passe ses mains sur son visage. Les hélicos ont disparu. La route s’est changée en fleuve. Diego, complètement largué, est comme hypnotisé.  Stupéfait, il voit un sous-marin faire surface. L’écoutille s’ouvre, une tête apparaît. C’est Omar Sharif en capitaine Nemo. Il enlève son masque de latex et devient Sean Connery. Un canot pneumatique passe devant le sous-marin. A bord, Jackie Chan fait des signes à Diego. Il crie pour l’avertir :

– Connery, ça devrait t’interpeler. Tout ça c’est des conner…

Il n’a pas le temps de finir sa phrase, désintégré par un rayon laser. Le ciel s’est obscurci, alors Diego lève les yeux. Un vaisseau gigantesque lance des éclairs vers la ville au loin. Un chasseur tente de l’intercepter mais il est transformé en torche. Il s’écrase dans la plaine. Une petite souris avec un chapeau mexicain vient tourner dans les pieds de Diego.

– Anda ! Anda ! Señor Diego ! Il faut plou qué tu touches ton visage, hombre !

Elle disparaît en un éclair en faisant le bruit d’une fusée.

Diego regarde ses mains. Elles sont recouvertes par une poudre blanchâtre et tiennent une lampe en étain.

– Bordel, c’est quoi, ça ?

Une voix lui répond.

– Frotter tu dois !

– Hein ?

Un petit être vert et fripé, habillé d’un sac à patates le regarde. Il est petit avec des grandes oreilles, comme dans la chanson.

– Te parler ton maître voudrait. La lampe tu dois frotter !

Il devient translucide et s’évapore. Le vieux sac tombe sur le sol.

Diego s’exécute et Jipé apparaît, flottant dans l’air. Il n’a pas l’air content.

– Je ne me suis pas emmerdé à inventer cette caisse pour que tu ne sois pas foutu de regarder ce qu’elle contient. Mais putain, qu’est-ce que t’es con !

Son image se trouble et se change en volutes de fumée. Diego se précipite vers la voiture. Il ouvre le coffre, puis la caisse en bois du vieux gitan. Il l’examine, la tapote. Mais bien sûr, un double fond ! Il contient une mallette métallique. Diego l’ouvre. Elle contient des pots. L’un d’eux est ouvert et la poudre se répand. Il comprend pourquoi il en a plein les mains. Il regarde l’étiquette : PSYCHOTROPIC HALLUCINOGEN.

– Un trésor, ça ? se dit-il, furieux.

C’est alors qu’il remarque les deux ampoules. Leur écrin porte des inscriptions en chinois et en anglais. Il lit.

1-      COVID 19

2-      COVID 19 ANTIDOTE

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Chapitre 46

Par Philippe Paternolli

Photo : Philippe Paternolli

— Non ! Retourner en arrière en remontant les pages du roman ? T’es ma conscience ou porte-parole du gouvernement, au juste, parce que là, j’ai l’impression que tu me prends un peu pour un con, sur les bords…

— « Sur les bords et au milieu, c’est vrai que j’crains un peu »…

— C’est ça, chante… Mais je te préviens…

— « Je n’irai pas plus loin… Mais, je te le dis… »

— Je suis bien loti moi, avec un juke-box en guise de conscience… Non, ce que je veux que tu comprennes, c’est qu’il est hors de question de parcourir le roman à l’envers. Je commence à me méfier, c’est un truc à me retrouver face à un Namplis, une Ysoj ou Ailuj, les personnages à l’envers, le truc débile à faire décrocher le lecteur tellement c’est illisible et imprononçable !

— « Je ne voudrais pas refaire le chemin à l’envers »… OK, compris.

— Ça va être comme ça, tout le chapitre ? Franchement ?

— « Je chante, je chante soir et matin, je chante… »

— Mais tu parlais pourtant normalement, au chapitre précédent ?

— « I can get no ! »

— Ah oui, c’est vrai, j’avais oublié… Bon, fais ce que tu veux, moi je prends la caisse toute neuve et…

— « Et je me dis stop ! Mais je remonte mon col, j’appuie sur le starter et je vais voir ailleurs, encore plus loin ailleurs »…

— Exactement ça !

— « Pars, surtout ne te retourne pas ! »

— Tu sais, si tu n’existais pas…

— « Dis-moi pourquoi j’existerais ? »

— Putain ! Arrête de blézimarder tout le temps !

— Qu’est-ce que tu dis ? Blézimarder ?

— Oui.

— Tu sais ce que ça veut dire ?

— Non.

— « Couper la parole »…

— Voilà que j’emploie des mots que je ne connais pas… Et toi, tu ne chantes plus ! Je m’ébaudis ! Oups ! Ça recommence… ça veut dire quoi : je m’ébaudis ?

— Que tu te réjouis que je ne chante plus…

— C’est extraordinaire, ça… Comment c’est possible, d’employer des mots que l’on ne connaît pas ?

— Hum… J’ai connu un cas… Le romancier avait voulu écrire avec une vieille plume sergent-major, et d’un coup, il s’était mis à employer des mots anciens et des expressions tombées en désuétude…

— Curieux… ça pourrait être rigolo ! Imagine : le gars qui écrit, il décide d’écrire comme un scribe et on s’exprimerait, toi et moi, en hiéroglyphes !!!

— Euh oui… Mais non… non, non, non, en fait, oublie, ça va pas être possible…

— Pourquoi pas ?

— Je t’explique… Le roman, après, y a quelqu’un qui en fait la lecture et qui l’enregistre… Alors, tu comprends, les hiéroglyphes…

— Je ne comprends pas trop, non… Mais c’est pas grave, assez discutaillé, Grimpe sur le tableau de bord, et on file sur Paris !

— Nous allons avoir quelques heures pour discuter d’ici à ce qu’on arrive !

— Tu me tiendras éveillé. Ça t’ennuie ?

— Absolument pas ! J’adore discuter avec toi ! Ta conversation est un miel dont je ne me rassasie pas, mon Diego…

— Dis voir, toi, tu ne serais pas en train de m’emberlucoter ?

— Te séduire par la ruse, tu veux dire ?

— Oui.

— Un peu…


Le temps passe. L’autoroute défile. La conversation suit son cours aimable. Les gendarmes contrôlent. Diego sort son attestation lui ouvrant le droit d’aller et venir à sa guise, signée par le ministre Cassetamère en personne – à noter que sa signature est aussi incompréhensible que ses propos, l’élocution de l’ancien maire de Forcalquier poussant d’ailleurs à croire qu’il a fait l’école Nicolas Duvauchelle…

Et fatalement, au bout de quelques heures, la jauge à essence se rapproche du zéro. Diego s’engage dans l’aire d’une station service. Et doit piler avant les pompes à essence. Piler net. Jiminy Cricket, collé au pare-brise, n’en croit pas ses yeux. Diego n’en croit pas ses yeux.

Barrant la route : un éléphant cornaqué par une chauve-souris lui intime l’ordre de descendre. Puis de se présenter.

— Je suis Diego…

— Non, ça on s’en fout, répond le pachyderme. Pour pouvoir participer à la grande conférence sur le Covid 20, présidée par le professeur Pangolin, il nous faut connaître ta classification animale…

— Ma quoi ?

Jiminy le tire par la manche et répond pour Diego :

— « Bipède à station verticale… Parfois, parfois, j’ai la nostalgie d’la gadoue »


Merci pour leur participation non consentie à Renaud, Brel, Dave, Trenet, Jagger et Richards, Thiéfaine, Higelin, Dassin et à nouveau Thiéfaine…

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Chapitre 45

Par Jeanne Desaubry

Photo : Philippe Paternolli

Quasi vide, ce putain de coffre. Copeaux, vieux papiers, chiffons moisis et un truc, plat blanc, dont Diego se saisit. Difficile de décrire l’étendue de sa déception.
Dehors les cris de Cassetamère s’amplifient, la cervelle de Diego qui déteste le bruit commence à patiner sérieux dans la semoule, aussi prend-il la lueur qui s’échappe de l’objet pour une nouvelle hallucination. Un faisceau s’élève ; une silhouette se dessine. Noon, je ne suis pas dans La Guerre des Étoiles, ne me faites pas le coup de l’hologramme…
– Bon, Diego, ça suffit les conneries. Diego en tombe assis dans les gravats de la chapelle. Une chance qu’il ne lâche pas la tablette dont le faisceau se renforce. Une silhouette s’agite, le montrant furieusement du doigt.
– Tu m’entends ? Les hallucinations, ça va bien, maintenant, écoute-moi ! Jipé va mal, il a besoin de toi, tu te rends bien compte que tout ça c’est du délire ?
– Mais t’es qui, toi, putain !
– Jiminy Cricket naturellement ! Ne fais pas semblant de ne pas me reconnaître s’il te plaît, c’est vexant.
– Mais… tu ressembles à l’avocat de mon divorce d’avec Aline… Mais qu’est-ce que je raconte, moi, je n’ai jamais été marié ?
– Ben oui, Aline c’est l’ex de Jipé et tu es à la fois Jipé et Diego : tu es une extension de ton écrivain. Mais il faut que tu fasses quelques chose, il est en perdition.
Dehors, les bruits ont disparu. Diego se relève, va inspecter ce qu’il entrevoit du paysage au travers du vitrail cassé. Plus personne. Il secoue la tête, plus désorienté que jamais. Un vague bruit de ronron… Un hélico à l’approche, ils vont le choper à la dure, comme un terroriste, GIGN, chiens et tout ?
– Écoute, ils reviennent !
– T’es trop con à la fin. C’est la soufflerie de son ordi.
– Hein ?
– Cesse de m’interrompre et écoute. Jipé a chopé le Coït 69 ! Non, merde, tu déteins. Le Covid, quoi !
– Mais il était confiné. Et c’est un gars sérieux, à part l’épicerie, hein ? Pour les bières…
– C’est un peu de ta faute, tout ça. Tu cours dans tous les sens. Tu lui auras ramené.
– Mais ça n’a pas de bon sens. Et puis si c’était vrai, ce serait un peu la monnaie de sa pièce, non, tu as vu ce qu’il me fait vivre ? Ça a commencé par le saut par la fenêtre, et puis les odeurs de merde et tout ça, l’hôpital, Julia et sa haine, la grosse Josy…
– Stop ! Tu vas pas nous refaire le topo ; on est tous au courant.
– Qui ça, « tous » ?
– Mais faut tout t’expliquer ! Les lecteurs, quoi. Bon, sors de là qu’on respire un peu.
Dehors le ciel est dégagé, un petit banc de pierre tiédie par le soleil accueille le postérieur las de Diego. Dans la lumière du jour, Jiminy est un peu moins vif, mais il ne s’en agite pas moins.
– Tu te rends bien compte que ça a sérieusement dérapé, non ?
– Ça on peut le dire. Je préfère ne pas y repenser.
– Alors voilà ce que je te propose. On prend le pouvoir.
– Ouah, super. Une révolution du peuple ! Des têtes au bout des piques, tous les prophètes de malheurs au cachot, les jurys populaires vont vous dégager les incompétents, les malfaisants, les financiers, les infectiologues de pacotille…
– Mais arrête, quoi ! Je te parle de Jipé. Tu vas sauver le roman et le bonhomme à la fois, parce que là, tout le monde prend l’eau.
Diego peine à suivre. Toutes ces aventures, et puis il a faim, et il voudrait une douche, un bon lit, se reposer.
– Suffit avec ton petit confort.
– Mais… tu lis dans mes pensées.
– Évidemment, puisque je suis ta conscience.
– Alors pourquoi tout ce cinoche ? Hologramme et tout ?
– Pour le lecteur. Je me tue à t’expliquer qu’il faut qu’on lui donne sa-tis-faction. La la la…
– Non pas les Stones, pitié, tu les massacres.
– Écoute-moi : j’ai une idée. Tu vas trouver un ordinateur, te mettre au clavier et prendre la place de Jipé. Je ne pense pas qu’il se défendra beaucoup. Il est plus en état. 39°5 quand même. Les hallucinations, tu vois, c’est lui qui les a. La fièvre le fait délirer. Tu sais le Pango qui t’a visité les amygdales au chapitre 15 ? C’est lui qui l’a mordu au cul. Il était remonté et tout, dans tous les sens du terme. Il a sauté sur le malheureux Jipé. T’as qu’à voir, ça a commencé à mal tourner après deux-trois chapitres d’incubation.
– Tout s’explique…
– Une fois que tu seras au clavier, tu pourras à nouveau faire correspondre ton histoire et son roman. Tu pourras décider. Quid de Julia, et Vanessa dans tout ça… Tu trouves pas que ça aurait de la gueule comme titre de chanson ?
– Mais qui m’a foutu une conscience pareille ? Encore un coup de Jipé ?
– T’aimes pas la musique ?
– Moui, comme ça, quoi ? T’es sûr que t’es ma conscience ? Je suis plutôt Pink Floyd, moi. Toi t’as l’air parti du côté du festival de San Remo…
– Laisse tomber. Retourne à la voiture, tu verras, elle est clean, pas de Josy ensanglantée, pas de foutre sur les vitres, pas de trous dans la carlingue. Tu prends la route, t’arrive chez Jipé et tu te concoctes une petite suite pépère. Je sais pas, moi, réfléchis. T’as envie de te débarrasser de Julia et de ses mauvais traitements ? Ou bien tu préfères la fuir ? Si ça te chante, tu lui balances une petite vengeance type infection aiguë à localisation intestinale.
– J’avais pas conscience que j’étais aussi scato moi… Mais dis donc, pourquoi j’écrirais pas avec la tablette ?
– C’est comme tu veux, mais un écrivain digne de ce nom, il lui faut du vrai matos, non ?
– Encore un qui prétend qu’on ne peut pas lire en numérique, je parie. Bon, je ne vais pas me disputer avec moi-même, c’est parti ! Direction… Direction où ? Il habite où Jipé ?
– T’es vraiment trop con…Retourne en arrière dans les pages du roman.

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Chapitre 44

Par Michaël Dias

Photo : Philippe Paternolli

Il est seul, au milieu de nulle part, sa caisse en bois d’arbre pourri dans les mains. Il n’y a personne d’autre que lui. Ni Vanessa, ni Julia. Ni Josy, ni Slipman. Ni la nouvelle idole des infectiologues de Facebook. Mais pourquoi délire-t-il ? D’où lui viennent ces hallucinations ? La peur, sans doute. La faim aussi. Il a l’estomac dans les talons. Maintenant qu’il a mis la main sur le magot, il va se faire péter un restau de dingue, entrecôtes et côtes-du-Rhône à volonté ! Il va se prendre la cuite du siècle à la santé du vieux, il lui doit bien ça. Et il va s’acheter de nouvelles fringues. Depuis combien de jours macère-t-il dans celles qu’on lui a données à l’hôpital ? Il ne sait même plus. Il a perdu toute notion du temps. Et il ira à l’hôtel. Pas un Formule 1 à la con. Non, un trois étoiles minimum. Il se fera couler un bain brûlant et n’en sortira pas avant d’avoir éclusé le mini-bar. Puis, vêtu d’un peignoir, un cigare aux lèvres, il appellera la réception : « Champagne, zobi ! » Finie la vie de victime plus ou moins consentante, d’éternel spectateur. Désormais il sera monsieur Diego, le seigneur des Caraïbes, le prince de la cavale. C’est lui qui va repasser des gueules ! Ah, c’est jubilatoire et jaculatoire.

« Allez, ressaisis-toi mon bonhomme et fais les choses dans l’ordre : ouvre la caisse. On verra le reste après. » Il s’arrête, pose la caisse et ramasse un gros caillou pour faire sauter le cadenas rouillé.

– Il est là !

Il relève la tête : les gendarmes, une bonne vingtaine, accompagnés de chiens, foncent dans sa direction. « Cette fois, ça pue vraiment du slip mon bonhomme ! » Il prend le trésor, son trésor, et court en direction de la chapelle en se jurant que c’est la dernière fois de sa vie qu’il bat en retraite. Il doit bien y avoir un passage secret quelque part, un souterrain qui le conduira vers la liberté. « Notre Père qui êtes je ne sais où et en qui je n’ai jamais cru, dites-moi que je ne vais pas me faire serrer ici, pas maintenant ! » Il bloque les portes comme il peut, avec les trois bancs qui n’ont pas vu le cul d’un fidèle depuis Vatican II. Il jette un œil à travers un carreau brisé. Les bleus l’ont encerclé. Gilets pare-balles, cagoules, FA-MAS. Il y a sûrement un ou deux snipers planqués dans la forêt, prêts à lui en loger une entre les deux oreilles au moindre mouvement.

– Diego, ici Christophe Castaner, braille une voix mégaphonée. Rendez-vous, vous êtes cerné ! (Nom d’un LBD, j’ai toujours rêvé de dire ça…)

– Castaner, nique ta mère ! hurle Diego.

– Diego, si vous voulez qu’on parte sur de bonnes bases, la règle numéro un c’est pas les mamans.

– J’en ai rien à foutre ! C’est mon Raoult d’honneur ! Et puis d’abord, je veux parler au préfet à casquette.

– Ce n’est pas possible, Diego. Il est en train de matr… de négocier avec des infirmières et des enseignants dissidents. Soyez raisonnable, sortez d’ici tranquillement, je vous donne ma parole qu’il ne vous sera fait aucun mal.

– Allez tous vous faire confiner !

Il se dirige vers l’autel, prend le crucifix en métal et fait sauter le cadenas. « Si ça se trouve, il y a même un flingue là-dedans. » Il ouvre, enfin, le trésor du vieux.

– Gné ?

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Chapitre 43

Par Claire Denis

Photo : Philippe Paternolli

Diego, la caisse poussiéreuse toujours dans les bras, réalise que tout ce petit monde présent, là, sous ses yeux, en vrac, planté devant lui n’a pas de sens !

Il se croit dans une sorte de rêve où tout peut arriver…

Il sent la panique monter : Non, on ne va pas me faire le coup du rêve ! Le ressort le plus naze de tous les nanars de cinéma !

Ceci dit, ce n’est plus possible, maintenant qu’il a congédié son auteur…

C’est donc ça !

Il n’avait pas mesuré les conséquences de son coup de gueule, il ne pensait pas que tous les éléments et personnages du roman allaient se retrouver de manière aléatoire et délirante tous en même temps : plus de trame narrative, plus d’unité de temps, de lieu, d’action, tout est écrasé sur le même point ! Le fameux instant T ? Le point G ? Non, le sesque ne lui a pas réussi, c’est plutôt celui de non-retour !

Diego sent sa transpiration acide perler sur ses tempes, dans son dos. Cette nouvelle donne lui file le vertige. Il a toujours été nul en géométrie spatiale, et il a l’impression angoissante d’être coincé dans la quatrième dimension !

Plus personne aux manettes.

Plus personne pour structurer le peu de charpente de ce récit !

Ça flotte… il se sent abandonné.

…mais aussi tellement libre !

Le grand Ordonnateur n’est plus ; vive Diego !

Allez mon bonhomme – oui, bon, il s’appelle « mon bonhomme » pour se donner du courage – allez mon bonhomme donc, un peu de concentration et c’est moi qui décide !

Diego plisse les yeux et se concentre : la grande muette ensanglantée sort sa pétoire, allez, elle épaule, vise Julia : tac, terminé ! Ouais ! Une bonne chose de faite ! Casse-toi maintenant, pars, va te tricoter un slip ! Il se tourne vers Raoult : à toi mon coco, vas-y avec tes piquouzes, piquouze tous les flics que tu vois, fais-leur faire un gros dodo ! Garde la dernière pour toi, ça y est, voilà, comme ça ! Et toi mon Slipman, mon « floc floc » d’angoisse, avance, va vers la retenue d’eau, c’est bien, regarde comme tes bottes font ventouse et comme tu te coinces dans la vase, et hop, un de moins !

Diego jubile : finalement, c’est assez jouissif de décider de la destiné de chacun !

Il se retourne, regarde en direction de la voiture blanche qui est maintenant grise – il n’aime pas le blanc, trop salissant – il aperçoit Vanessa qui amorce un demi-tour. Il se dirige vers elle, les bras toujours chargés du coffre de bois. Il avance mais ne bouge pas.

Bizarre.

Il essaie encore, regarde ses pieds, voit qu’ils bougent, mais rien ne se passe. Lorsqu’il relève les yeux, Vanessa a disparu…

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Chapitre 42

Par François Muratet

Photo : Philippe Paternolli

Fort de cette résolution, Diego reprend le papier tout chiffonné et essaye de se repérer. Ça va vite être réglé, ce bordel. La route, le croisement, le lac qu’on voit là-bas, une retenue d’eau pour l’agriculture en fait, ok. Et donc le trésor il est par là, dans la maison en ruine dit le plan.

Il laisse le camion et Josy qui est toujours dans le sirop, peut-être morte, il s’en fout. La muette parlait trop. Il marche sur le bord de la route, il en a pour dix minutes, et ensuite c’est la richesse, il ira claquer son blé dans une île paradisiaque, seul, tranquille enfin, au bord de piscines bleutées en buvant des cocktails surmontés de mini-parasols colorés plantés dans des tranches d’ananas. Et même Jipé ne pourra pas le retrouver pour le torturer. 

Mais peut-on échapper à son créateur ? soupire Diego.

Quand il arrive au bord de la retenue d’eau, il aperçoit la maison en ruine, il marche vers elle, contourne des massifs de ronces, enjambe une barrière ruinée et entre en passant à travers un mur en ruine. Il y a une grande table en pierre, des restes de fenêtre avec des carreaux colorés, putain il est dans une ancienne chapelle ! Un reste de religion ou de superstition, il fait le signe de croix.  « Jésus, aide-moi à trouver ce putain de trésor, le plan ne dit rien, bordel de merde ! »

Il regarde s’il n’y a pas une trappe, un vieux coffre en bois, si la table en pierre peut être déplacée, si les murs ne peuvent pas révéler des caches. Que dalle. Il ne reste plus qu’à invoquer Jipé puisque Jésus ne dit rien, trop occupé à multiplier des masques sans doute.

Jipé apparaît dans un halo étrange, un peu brumeux. Il flotte trente centimètres au-dessus du sol. Va derrière la chapelle, tu verras l’entrée d’une cave, lui dit-il. Diego lève les yeux au ciel, trop naze, trop inutile, trop club des cinq, Jipé, t’es vraiment pénible ! Mais le Jipé a disparu.

Alors il y va, dégage les ronces, trouve la porte, l’arrache puisqu’elle ne pivote plus, remarque qu’elle a été bougée récemment, sans doute par ce bon vieux gitan, descend un escalier encombré de débris et arrive dans une salle basse, mal éclairée par des soupiraux encombrés de végétation. Au milieu, une caisse en bois. Dingue !

Quand il ressort à la lumière aveuglante du jour, la lourde caisse en main, il n’est pas tout seul. Raoult est en blouse blanche, l’air mécontent, il se plaint aux gendarmes mal ligotés, il brandit un long coton tige et dit que le gars, là, il s’est sauvé de son hôpital, il fout toute sa cohorte en l’air, il n’a même pas commencé le traitement. Diego se rend compte que sa fièvre est passée, tiens. Il ne tousse même plus. Slipman arrive en courant, il a trouvé une cape de la même couleur que ses bottes en caoutchouc et à chacun de ses grand pas il fait splortch splortch. Il ne manque pas d’allure, vraiment. Josy vient vers eux en boitant, elle contourne le petit lac, cache un pétard sous son gros pull plein de sang. Le plus étonnant, c’est Julia, assise sur une grosse pierre, avec des bandages autour de la tête, une minerve et le bras en écharpe, l’air aimable, souriante presque. Derrière elle, encore plus étonnant, une décapotable blanche freine sur le gravier.

Au volant de l’Alfa Roméo, Vanessa soulève ses lunettes de soleil et lui fait un clin d’œil, genre viens vite mon gros loup !

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Chapitre 41

Par Jérôme Sublon

Photo : Sandrine Cohen 

« Merci qui ? » et moi je réponds comme un con « Merci papa ! ».

Je n’en peux plus, il faut que j’arrête. Je suis un pleutre, un lâche, un couard. Qu’est-ce que je fais depuis une bonne quarantaine de jours ? Je fuis, j’ai peur, je fuis.

Et avant ce n’était pas mieux, un mulot dans un labyrinthe.

Alors pour me dédouaner de cette faiblesse, de cette infériorité, de cette soumission à quiconque traverse ma route, qu’est-ce que j’invente pour me déresponsabiliser ? Que je ne suis qu’un être d’encre sur du papier, ( ou de pixel sur un écran, faites pas chier ! ). Oh ! Ce n’est pas de ma faute, je ne suis qu’un personnage entre les doigts de mon auteur. Moi, je n’y suis pour rien !

Et voilà comment on se débarrasse de la culpabilité de n’être qu’une moule qui marine dans son jus.

Je me suis enfui sous la menace du couteau de Julia : C’est pas de ma faute, c’est Jipé !

J’ai montré mon cul aux caméras de la France entière : C’est pas moi, c’est Jipé !

C’est bien ça ! J’ai créé Jipé, un mec, un vrai, qui décide de mon destin. Je lui invente une vie pour lui donner une consistance qui me rassure…

Le problème, c’est que c’est moi qui l’ai inventé alors fatalement, petit à petit il se délite, il prend mes travers. Et paf ! Il s’en prend plein la gueule. Un Eugène-Diego avec sa chemise ridicule lui balance une porte dans la tronche. C’est moi, je me suis invité dans son histoire. C’est moi qui ai dansé avec la belle Rodriga. Putain comme j’ai été amoureux d’elle. Comme on s’est foutu de moi…

Et bien sûr j’ai attrapé le… le coït 69… le covid 69… haaa ! Y aurait-il des séquelles sur ma mémoire… enfin le Coroviranus quoi !

Je m’enfuis des griffes de Raoult de la Timour à Marseille. Attrapé par José le fils du vieux et Tonio. Et puis Slipman… Slipman en bottes et en slip. Ça s’invente pas. Et puis bien sûr que Jipé n’a jamais été à Portmeirion, puisque c’est moi qui y suis allé… Slipman, il n’y en a qu’un au plus profond de la France rurale et il a fallut que je tombe dessus.

Enfin, tout ça c’est à cause de qui ? De Jipé…

Jipé se demande s’il n’est pas resté au stade anal avec ces histoires de caca. Ça montre qu’il m’a rejoint, que j’ai déteint sur lui. Il est rendu aussi bas que moi, il ne me sert plus à rien…

 

J’avais commencé à imaginer une tonne d’auteurs et leur donner des attributs de super héros qui justifieraient ma destinée bousculée par les péripéties de ma pauvre vie. L’un serait un éditeur, sorte de David contre le Goliath des grandes maisons, l’autre une traqueuse de faute d’orthographe, plus vite que son ombre, un autre un photographe de renommée internationale, un encore anciennement pdg, que sais-je ? un qui combat la pensée unique à grand coups de recueils de nouvelles dissidentes dans leurs gueules… enfin avec tout ça au-dessus de moi, que pourrais-je faire d’autre que de me soumettre aux aléas de mon infortune…

Mais, ce serait pareil que pour Jipé, les uns comme les autres seraient tombés en déliquescence, puisqu’ils sont nés de moi, inexorablement.

 

Alors  j’ai eu une idée de génie : je n’invente plus personne, j’en prends une qui existe déjà. Le capitaine Marleau. C’est elle qui écrit. Et elle en a des plus grosses que Pancho Villa ! Elle n’a peur de personne, elle rentre dans le lard de qui elle veut. Et voilà ma nouvelle excuse.

J’ai peur de Josy : C’est pas de ma faute, c’est Marleau !

 

 

Et maintenant Jipé que j’ai mis sous le servage de Marleau à qui je réponds « Merci papa ».

C’est trop.

Mon papa aurait été tellement déçu de mon attitude.

Tellement.

J’ai trop baissé les bras. Je suis arrivé au dessous du creux de la vague, au fond des abysses. Je suis au bout.

 

Mais maintenant c’est fini. Stop ! STOP ! STOOOOP !

 

Je suis une personne. Et je vais prendre ma vie en main. Et si je me plante ce sera de ma faute et de personne d’autre. Non, même pas ça. Je ne me planterai pas. Je réussirai. Et plus jamais je ne fuirai. Si je revois Julia, elle ne me fera pas plier. Je resterai droit, fier de ce que je suis devenu.

C’est ça : Diego tu es fort et fier. Répète. Je le dis à haute voix.

— Diego tu es fort et fier.

Je le crie :

— DIEGO TU ES FORT ET FIER !

 

Bon maintenant je vais chercher le magot, c’est à côté.

 

Et rien ni personne ne m’en empêchera.

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Chapitre 40

Par Philippe Paternolli

Photo : Sandrine Cohen 

« Bonjour ma colère, salut ma hargne, et ma cwrw coucou »…

Bourré. Par « Jupiler », Jipé est bourré. La bière belge, ça va, mais la bière galloise… Avec ce confinement, sûr que l’épicier lui a refilé un pack de binouzes qui lui restait du Tournoi des Six Nations 2019… Entreposée dehors, elle a eu tout le temps de chambrer…

Alors Diego et sa Josy, il va avoir du mal à leur imaginer une suite. Et puis, ils sont où, ces deux-là ? En pleine cambrousse ? Et que je me balade sans arrêt… Eh Oh ! On est confiné ! Va falloir que Jipé se décide à les localiser pour savoir s’ils sont dans un département rouge ou un département vert…

Ah ! Cette blague, cette carte de France des départements ! Attention, Mesdames, Messieurs, vous allez voir ce que vous allez voir ! Le 30 avril à 18h45, vous saurez si vous habitez un département rouge ou un département vert ! Si vous êtes Rigolus ou Tristus, pour ceux qui ont lu Pif-Gadget ! Et paf : le ministre de la Santé qui te rend malade rien qu’en apparaissant à la télé te balance aussi des départements oranges ! Et re-paf : ces bras-cassés ont réussi à se planter pour trois départements ! Est-ce que vous imaginez la suffisance de ces types qui ont UN truc à faire – savoir si tel département est rouge ou vert ou orange – une information gouvernementale attendue par tout un pays, et qui vautrent pour trois d’entre eux… Quarante ans de médiocratie et voilà le résultat !

Bon, c’est pas tout ça : où est-ce qu’on les pose, les tourtereaux ? C’est qu’ils ont le trésor du Gitan à récupérer… Diego y tient. Et la Josy, pour mal en point qu’elle soit, elle y tient tout autant… Ben voilà l’idée ! Le plan, il dit quoi ? Hein, Diego, ça dit quoi, le plan du Gitan ?

 

Josy est tombée dans les vapes. Diego se dit qu’elle va passer l’arme à gauche et qu’il va en être enfin débarrassé. Si ça se trouve, c’est déjà fait. Il contourne la bagnole et cherche le pouls de la Josy. Que dalle. Il la secoue un peu. Rien. Bien ! Voilà une bonne chose de faite, une case à cocher : la mort de la muette, check off !

Et si l’horizon s’éclaircissait un peu pour lui ? Ce ne serait pas mérité ? Franchement ? Avec tout ce qu’il a enduré depuis trente-huit jours ! Ce serait beaucoup demander qu’enfin, là, tout de suite, le vent se lève et chasse les nuages, que le soleil brille dans un ciel limpide sur le bleu duquel se détacherait à l’horizon un vol de pangolins majestueux ? Ou de caïmans, si les pangolins ne volent pas, Diego n’est pas exigeant à ce point…

Et là, justement : le vent se lève, chasse les nuages et le soleil brille, et même qu’à l’horizon se détache sur le bleu d’un ciel tout soudain limpide un vol de canards, banal même toujours bien joli à regarder.

Diego sort le plan du Gitan de sa poche et le pose à plat sur le capot de la voiture. Ce plan, ça lui dit quelque chose… Ce ne serait pas la carte d’un pays ? L’Islande ? Merde, si le trésor est en Islande, ça va être compliqué d’aller le chercher en ce moment… Et avec un peu de chance, le Gitan aura enfoui son trésor au fin fond du cratère de l’Eyjafjallajökull, ce putain de volcan qui avait déjà à moitié confiné l’Europe aérienne en 2010…

 

Jipé n’en peut plus :

— Putain, Diego ! Ça ressemble à l’Islande, ce plan ?

— Ben…

— Non, franchement ?

— Euh… Le département de l’Eure ?

— Mais arrête, pute borgne ! Je veux bien que les contours de l’Eure ressemblent à ceux de l’Islande, mais est-ce que c’est ça que tu vois sur ton plan ? Vraiment ?

— C’est pas l’Eure ?

— Ni après, ni avant, c’est pas l’Eure, non…

Diego regarde mieux sa carte au trésor.

— La Roumanie ?

— Naaaaaaannnn… Ok, ça y ressemble un peu, d’accord, mais non c’est un département français…

Le problème, c’est que Diego, les départements, il ne les connaît pas trop…

Ok. Intervention de Jipé : Diego connaît sa carte des départements français par cœur, et même les préfectures.

— 01, Ain, Bourg-en-Bresse ; 02, Aisne, Laon ; 03, Allier, Moulins ; 04…

— Stop !!! Le 81 ?

— Tarn, Albi !

— Et ? Regarde le plan du Gitan…

— C’est ça ! C’est le Tarn ! 81, préfecture Albi, sous-préfecture Castres, Jaurès a été député du Tarn, Laurent Jalabert…

— Stop ! C’est bon ! Le trésor est là, dans le Tarn ! Et toi, tu es où, là ?

— Je sais pas… Mais y a un croisement à cent mètres, avec des panneaux indicateurs…

— Va voir…

Diego rempoche le plan du Gitan et trottine jusqu’au carrefour. Sans trop savoir à qui il parle au juste dans sa tête, il récite :

— « Gros laid » 2 km…

Jipé se dit que c’est bien la dernière fois qu’il crée un héros aussi con…

— Graulhet ! Mais on prononce « Gloyé »

— Mais alors, je suis juste à côté du trésor ?!!!

— Oui, mon Diego… Oui… On dit « merci qui ? »

— Merci papa !

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